Simon Deppierraz
12.11.22
16.12.22

 

VERTIGE

À l’entrée, une corde. Sans indiquer le sens vers lequel s’engager, elle nous évoque néanmoins certains horizons. C’est une corde solide, celle d’un ou d’une alpiniste peut-être. En montagne, on s’encorde lorsque les altitudes se font plus sévères, que le paysage est minéral et que le rythme doit devenir collectif avant tout. La corde est l’une des réponses aux risques que l’humain accepte de courir lorsque l’un de ses mouvements peut lui devenir fatal.
Ici la corde n’a ni de début ni de fin. Elle fuit vers la gauche comme vers la droite pour nous emmener ailleurs. Si sa tension est bien perceptible, l’origine de celle-ci reste mystérieuse. Il nous faut donc avancer pour comprendre.

À gauche, en passant par l’encadrement de la porte, un alignement de dessins recouvre l’un des murs. Ces traits de craie grasse sur des lais de papier sont un relevé du temps. Les murs à l’intérieur desquels nous nous trouvons, remontent au XVIIe siècle. Son histoire, comme celle d’autres bâtisses de la Grand Rue peut se lire dans les choix architecturaux de rénovation. Aujourd’hui en béton, ces encadrements de portes prélevés renvoient aux mêmes éléments en bois du XVIIe siècle, signes d’une certaine aisance des familles de l’époque. Cette citation architecturale se voit soulignée ici par Simon Deppierraz, extraite dans une série de dessins qui s’ajoutent à l’histoire du lieu. Isolées de l’exposition, chacune des œuvres sur papier deviendra une trace de ce récit temporel, presque abstraite, replaçant au centre le travail de la main et du corps. Ces traces du temps que l’architecte ou l’artiste tendent à souligner sont peut-être une réponse humaine à l’immatérialité de l’existence.

Plus loin, nous butons sur une surface plane et réfléchissante inclinée à 45°. Le plafond de la pièce descend au niveau de nos yeux, nous évitant d’incliner la tête. Le miroir opère alors un renversement des perspectives et nous ouvre un nouveau champ de vision qui nous aurait peut-être échappé. Cette croix, cette porte, ces pierres, ce puit de lumière – ces présences donnent une atmosphère particulière à cet espace. L’invitation est celle de s’y arrêter, comme dans une chapelle architecturale, jouant ainsi du concret et du spirituel. Regarder cet espace tel qu’il est, se laissant traverser peut-être par ses éléments décousus qui nous rappellent une fois de plus, ce glissement incessant à travers les époques. Peu importe d’où l’on vient. Passé, présent et futur se mêlent.

La corde en tension est toujours là, discrète et centrale à la fois. Elle semble enserrer la colonne vertébrale du bâtiment, bien qu’elle tourne sur la gauche au fond du couloir, là où les deux extrémités se rejoignent. La dernière pièce nous dévoile le mystère. Aux bouts de chaque brin de corde, une pierre est tenue en suspension par un système auto serrant. Ce palindrome sculptural trouve son équilibre face à la basilique et à la falaise que l’on aperçoit par la porte-fenêtre.

Les hauteurs, le temps, les croix, les pierres.
Ces bâtisses, parmi lesquelles les Maisons Duc de la galerie Oblique, sont-elles protégées ou mises en danger par la falaise ? L’architecture humaine répond à celle de la nature en se mettant en rapport aux risques inhérents qu’elle porte en elle. On en revient à la corde, censée nous retenir de la chute. Ici ce sont les pierres, directement extraites de la falaise, qu’elle tient en suspension. Cette suspension, cet équilibre entre humain et nature s’exprime dans un dialogue serré à Saint-Maurice. Face à la falaise, notre souffle est presque coupé.

Hauteurs et temps nous confrontent à notre propre vertige. Alors si ça tangue, c’est peut-être normal.

Eléonore Varone, curatrice de l’exposition

Simon Deppierraz (*1984, vit et travaille à Lausanne)

Le travail de Deppierraz s’inscrit dans un intérêt pour les dualités, pour l’équilibre entre forces opposées et pour les systèmes structurels. Au cours du processus initial de création, l’idée sous-jacente à ses œuvres peut souvent être identifiée au sein des domaines de la physique ou des lois et phénomènes optiques, comme la gravité, le poids des corps et leur relation dans l’espace-temps, ou encore les fréquences créées par les effets optiques. Il développe ensuite ses travaux qui se déclinent en impressions, dessins, sculptures et installations de grandes dimensions. Chacune de ses œuvres est conçue comme un système de précision caractérisé par une tension entre harmonie statique et force énergétique. Ses œuvres ont été exposées en de nombreux endroits, notamment en Suisse, en Allemagne, en Belgique, en Grande Bretagne, en Géorgie et au Kirghizistan.

Sebastian Scheeman, Berlin

/ simondeppierraz.ch

/ émission radiophonique Vertigo, RTS La Première

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